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Interview de Dany K. Ayida: « Je vois deux solutions possibles face à l’imbroglio actuel…»

Dany2014Dany K. Ayida, aujourd’hui Directeur de programmes résident de l’organisation américaine NDI (National Democratic Institute), était un activiste engagé pour la démocratie au Togo. Egalement à la tête de la firme internationale Africa Label Group S.A, il est intervenu dans les processus électoraux et sur des questions de réformes politiques et administratives dans plusieurs pays africains. Il a fondé en 2002 la Concertation nationale de la société civile du Togo (CNSC) avant de quitter le pays… Nous l’avons approché pour avoir son analyse de la situation actuelle du pays.

Que  pensez-vous de l’organisation du processus électoral en cours dans notre pays?
Je constate comme beaucoup de nos compatriotes que ce processus électoral se déroule comme une marche forcée. Le scrutin présidentiel se tient en dépit du fait que ni les protagonistes directs pris collectivement, ni l’Etat dans ses attributs particuliers ne sont parvenus à améliorer le cadre normatif et le dispositif institutionnel, tel que des engagements antérieurs le faisaient espérer. Mais en même temps, cette absence d’avancée ne m’étonne guère, parce que chez nous au Togo, les élections n’ont jamais été un mécanisme de sélection indépendante des dirigeants. Elles restent une arme de gestion publique, sur laquelle les détenteurs du pouvoir ont des prérogatives exorbitantes et exclusives.  

Vu l’expérience que vous avez dans le suivi des processus électoraux en Afrique, les conditions sont-elles réunies pour l’organisation d’une élection présidentielle transparente et apaisée au Togo?

Absolument pas ! Tu sais, quand j’observais le processus politique de l’extérieur et lors de mes brefs séjours au pays (le dernier date de janvier 2015), il m’arrivait d’espérer que les autorités à la tête du pays se raviseront et qu’elles prendront l’initiative de satisfaire aux attentes et aux engagements qu’elles avaient pris d’améliorer les conditions d’organisation des élections. Je ne puis comprendre que l’on conserve au Togo un mandat présidentiel illimité et un scrutin à tour unique. C’est surréaliste dans la dynamique politique actuelle en Afrique où les processus politiques sont de plus en plus ouverts, où les principes et les règles qui régissent les élections sont vraiment inclusifs et crédibles. Le refus du gouvernement togolais de faire des réformes démontre qu’il n’est pas favorable à une vraie démocratie où le peuple a la maîtrise de son destin. Les libertés publiques sont dans ce cas confisquées. Je ne sais pas si ces élections seront pacifiques, mais je serais outré si un seul de mes concitoyens perd encore la vie dans ces consultations lamentables. Au demeurant, je n’attends aucun miracle de ce scrutin.

Que dites-vous de la multiplicité des candidatures au niveau de l’opposition ?

Je me suis interdit de donner des leçons aux opposants au régime en place chez nous. La raison en est simple. Ces hommes et ces femmes se débrouillent comme ils peuvent, et rien ne les oblige à cheminer ensemble ; sinon il n’y aurait pas tant de partis. Et puis, je n’ai jamais cru en la capacité des partis politiques (dans leur orientation classique) à obtenir une alternance à la tête du Togo dans la finalité d’instaurer un système démocratique, surtout dans un contexte aussi opaque que celui de notre pays. S’ils sont nombreux à se porter candidats alors même qu’ils sont conscients des risques que cela comporte, c’est que la victoire n’est pas le but de leur engagement. Chacun veut paraître, et tous croient avoir un destin national. C’est dommage, mais qu’y puis-je, moi ?

Quels sont vos conseils pour une dynamique unitaire au sein de l’opposition démocratique dans son ensemble?

A mon avis, la question ne se pose pas en ces termes. Je ne me fais pas de souci pour l’opposition en tant qu’entité politique dans une position factuelle minoritaire face à un parti dominant. Je suis inquiet pour la gouvernance politique dans son ensemble dans notre pays. Ce qui doit nous interpeller, c’est la médiocrité de notre démocratie, c’est l’absence de performance et la faible qualité du personnel politique. La dynamique politique qu’il faut espérer au Togo, c’est celle qui transcende les familles politiques tel que le microcosme politique est configuré aujourd’hui. C’est depuis la conférence nationale de Juillet 1991 que nous avons raté le coche. Il faut avoir le courage de faire le bilan, remettre les Togolais dans les conditions de se reparler et leur permettre de redéfinir les modalités de la République. Je ne revendique point un nouveau dialogue national nécessairement ; mais une dynamique qui rassemble dans tous les rangs et qui nous permette à terme de vaincre les démons qui font de nous un pays entre parenthèses. C’est à ce saut qualitatif que j’invite nos compatriotes. Heureusement, je ne suis pas seul à penser cela, et j’ai hâte de voir cette dynamique prendre corps et s’imposer.

13 associations de la société civile réunies au sein de la Synergie des organisations de défense des droits de l’homme s’opposent à l’organisation du scrutin sans les réformes et demandent à l’opposition de ne pas cautionner un hold-up électoral en préparation en prenant part à l’élection dans ces conditions. Qu’en pensez-vous?

Ces organisations sont bien dans leur rôle. Je les en félicite quoique je ne croie pas que la démarche ait fait l’objet d’une planification bien pensée. C’est une initiative qui aurait pu avoir plus d’échos il y a 15 mois ou plus. Au Togo, nous sommes devenus adeptes des feux de paille. J’espère que ces Oddh ne vont pas en rester là. La société civile du Togo devrait grandir pour ne pas se calfeutrer dans ce rôle d’expiateur des fautes d’une classe politique en mal d’inspiration et de méthode.

La solution à la longue crise politique togolaise passe-t-elle par l’organisation d’une élection aux conditions voulues par le pouvoir, c’est-à-dire sur la base du cadre électoral actuel?

Ma position sur cette question est claire. En démocratie, on ne se sert pas des élections pour se maintenir au pouvoir. On ne fait pas les règles pour défavoriser les autres. Il y a des principes auxquels nul ne peut déroger. Malheureusement chez nous, les choses en sont là ! Voyez le chantier de la gouvernance locale et de la décentralisation. On ne bouge pas, parce que les dirigeants en place ne sont pas certains de remporter des élections municipales. C’est grave !
Pour revenir à votre question, je ne pense pas que ce soient les élections qui nous aident à sortir de la crise. Le problème est posé en termes de crise de pouvoir et de désir de changement ou d’alternance. C’est biaisé. Moi je le pose comme un souci général d’édification d’un système démocratique viable. Notre situation est particulière quand on se réfère à notre histoire des 50 dernières années. Mais nous ne sommes pas plus bêtes que les autres peuples, pour ne pas pouvoir trouver une solution viable. On évoque souvent l’armée et l’administration publique tribalisées, entre autres fléaux de la gestion publique. Le constat que certains ne veulent pas admettre, c’est que notre fonction publique aujourd’hui compte plus de militants que de travailleurs. La République porte trop de plaies. La société togolaise est divisée de fait. Continuer à s’en accommoder ne rend pas service à l’Etat moderne auquel nous aspirons. Voilà des problématiques qui doivent faire l’objet d’un agenda de débat public et de réformes générales dans l’intérêt de tous. Voilà le socle de la résistance au changement de quelques-uns de nos compatriotes. Il faut en parler dans le cadre approprié, pas à la veille d’une élection de façade. Ce qui me fait mal, c’est que nous stagnons sur tous ces sujets. On dirait que depuis 1991, le Togo n’a pas bougé sur son agenda politique. Il faut plus que quelques projets sociaux en pointillés pour colmater ces brèches. Nous sommes très en retard et nos dirigeants ont trop tendance à jouer.

Que pensez-vous du silence de la communauté internationale devant le blocage des discussions à l’Assemblée nationale sur la proposition de loi introduite par l’opposition parlementaire en novembre dernier portant sur les réformes constitutionnelles?

La communauté internationale n’a pas pour mission de faire les changements à la place des peuples. J’ai déjà vu dans ce pays cette communauté internationale s’impliquer très profondément pour aider les Togolais à sortir de leurs divergences politiques. Le Togo agit en Etat souverain et les donnes de la géopolitique régionale ne sont pas en faveur des acteurs de l’opposition actuelle.
Quand je vais à Dakar, à Bamako, à Abidjan ou à Niamey, au plus haut niveau de ces Etats, des gens s’interrogent sur nous. Ils ne connaissent pas les acteurs qui font face au pouvoir. Si je parle avec des Français ou des Américains bien placés dans leur politique étrangère, sur les questions de démocratie au Togo, ils s’étonnent de ce que les rapports de force en soient au niveau où elles étaient au début des revendications pour le changement. Personnellement, je n’ai jamais cru que l’opposition dans cette Assemblée pourrait obtenir quelque chose en matière de réforme politique. C’était un piège que Faure Gnassingbé avait tendu à l’opposition politique en la contraignant à admettre qu’il appartenait au législatif de porter les réformes politiques. Cela paraît si évident pourtant !

Quel est le schéma de sortie de crise définitive à la longue crise togolaise née du refus systématique du pouvoir d’ouvrir le jeu politique pour une alternance politique pacifique?

Donne-moi une boule de cristal ! (rire). Le vrai problème est que nous avons pris l’habitude de mal diagnostiquer notre crise. Comment voulez-vous régler un problème structurel par une solution conjoncturelle ? Comment comptons-nous aboutir à la démocratie en organisant des compétitions électorales sur des bases inéquitables ?
J’ai beaucoup analysé le problème de notre pays, surtout pendant ces treize années passées hors du Togo. Je suis parvenu à la conclusion que si nous voulons instaurer la démocratie chez nous, il nous faut commencer à admettre que nous n’y sommes pas encore. C’est la première étape. Ensuite, il nous faut convenir d’un cadre approprié et d’un planning pour doter le pays de règles et d’institutions à la hauteur de nos aspirations collectives, et non des desiderata des groupes d’intérêts politiques. C’est la deuxième étape. L’expérience démocratique qui me séduit le plus en ce moment est celle de la Tunisie. Pas la révolution que les Tunisiens ont menée en tant que telle, mais leur capacité à s’entendre sur un agenda politique, à se donner le temps et à conduire un processus inclusif pour doter le pays d’instruments qui reflètent les attentes de la majorité de la population. Nous pouvons réussir la même chose, cela ne coûte qu’une volonté politique et une classe politique plus mûre et plus patriotique.

J’ai parfois le sentiment que chez nous, la roue de l’histoire tourne dans le sens inverse.

Je vois deux solutions possibles face à l’imbroglio actuel : soit Faure Gnassingbé – qui a hérité du régime décrié – prend conscience de ses responsabilités et se donne les moyens d’entreprendre immédiatement des réformes politiques de fond, soit les citoyens créent les conditions pour permettre aux Togolais dans leurs diversités de décider des mécanismes de l’Etat dont ils veulent se doter. Ces deux voies constituent des urgences. L’élection présidentielle n’est pas une échéance, ce n’est qu’une étape de plus dans les anomalies politiques qui nous hantent depuis 25 ans. J’ai parfois le sentiment que chez nous, la roue de l’histoire tourne dans le sens inverse.
Je vous énumérais les étapes de la normalisation de la politique nationale à l’instant. La phase décisive de cette œuvre, consistera à doter le pays d’institutions crédibles après que le dispositif normatif et le cadre institutionnel auront subi la refonte nécessaire. Il nous faut faire preuve de doigté et d’intelligence pour y parvenir. On ne fait pas ces choses-là en achetant des opposants ou en manipulant la jeunesse. Il faut conseiller à Faure Gnassingbé de sortir de sa torpeur et s’ouvrir, sans seulement voir les intérêts de sa famille politique. Nous ne pouvons continuer à subir la patrimonialisation des affaires publiques dans ce pays qui nous appartient tous.

Pensez-vous que les Togolais font assez pour l’avènement d’une vraie démocratie dans notre pays avec des institutions fortes et véritablement indépendantes?

Oui, les Togolais sont suffisamment engagés, chacun dans son domaine. Ils n’ont pas besoin d’aller tous militer dans un parti ou manifester dans la rue pour démontrer leur engagement pour le changement. Ce à quoi nos populations aspirent le plus, à mon avis, c’est d’un leadership clairvoyant. Pas celui d’un individu, mais la vision gagnante d’une masse critique d’acteurs bien inspirés. Nous avons laissé aux partis politiques de s’accorder sur les modalités du changement démocratique. Ils n’ont pu le faire parce qu’ils ont tous des prétentions légitimes malheureusement partisanes de se battre pour des causes plus personnelles. Je crois qu’il faut maintenant essayer des voies plus innovantes d’engagement citoyen, plus soutenues et plus structurées, pour créer les nouvelles conditions d’une démocratie ouverte et participative. Notre pays en est capable.

Merci pour la disponibilité.

C’est plutôt moi qui vous remercie. Bon courage à votre organe.

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