Tribune: La logique Boko, par Théo Ananissoh, écrivain.

Ecrivain togolais, auteur du Soleil sans se brûler et de Delikatessen

Théo Ananissoh est un écrivain togolais résident en Allemagne, auteur de plusieurs romans dont le cadre spatio-temporel est le Togo. Sa fiction analyse les méfaits et les conséquences de la dictature militaire sur une société en perte de repères. Delikatessen (Gallimard, octobre 2017), son dernier roman, porte sur les violences sur les femmes dans une société machiste régentée par une dictature corrompue. A l’instar de certains intellectuels togolais, la crise togolaise l’interpelle, d’où sa participation à l’ouvrage  collectif « Palmes pour le Togo ». Cette fois-ci, l’auteur d’Un reptile par habitant et de Le Soleil sans se brûler,  nous livre son analyse du dernier avatar de la crise togolaise : le blocage grotesque et scandaleux de François Akila-Esso Boko, ancien ministre et opposant à la junte militaro-civile, en exil en France, de retourner dans son pays natal.

LA LOGIQUE BOKO

J’ai écouté sur YouTube une interview que M. François Boko a donnée après qu’on l’a empêché de prendre un vol à Paris pour Lomé ce 28 mars 2019. Il dit des phrases du genre : « Le génie togolais doit (enfin) triompher », « Servir les intérêts de son pays », « rendre à ce beau pays ce qu’il  m’a donné » et beaucoup d’autres mots intelligents. Le ton ne trompe pas. Il est sincère. Mais disons-le d’entrée de jeu : le problème de cet homme, bien qu’étant ou ayant été du sérail depuis l’adolescence, c’est qu’il est trop bien, trop au-dessus de ses ex-compagnons pour que ceux-ci le laissent s’accomplir. Il les déclasse par sa présence sur le terrain.

J’étais étudiant en lettres à l’université de Lomé (du Bénin, à l’époque) en 1985 ou 86 – je ne me souviens plus de l’année exacte, mais je suis parti du Togo en septembre 1986 – quand François Boko et deux ou trois autres jeunes issus d’une école militaire située dans le Nord venaient suivre des cours j’imagine de mise à niveau avec nous. Ils ne venaient pas ; non, on les amenait dans un véhicule de l’armée. Depuis la salle, ou sous les arbres du campus, nous les voyions sortir du minibus, se mettre en rang, faire un salut militaire à un officier blanc puis nous rejoindre. L’officier blanc et les jeunes Togolais étaient en tenue militaire de couleur kaki, je crois me souvenir. Bien sûr, cela nous impressionnait. Pendant la pause, certains de mes camarades échangeaient quelques propos avec eux. Je venais du lycée de Nassablé, à Dapaong – et j’avais passé mon bac au centre de Kara. Deux autres étudiants, natifs de Dapaong, étaient mes amis les plus proches. (Pour la petite histoire, Ibrahima Mémounatou, actuellement vice-présidente de l’« Assemblée nationale », était de notre promotion au lycée de Nassablé – et Issifou Tafa Tabiou, prestidigitateur en chef à la CENI, avait été notre proviseur ; un proviseur compétent et respecté, lui.) Ce sont eux en particulier qui osaient s’adresser à ces jeunes militaires ou futurs militaires. Dans mon souvenir, aucun autre étudiant du Sud ou d’ailleurs ne leur adressait la parole. Cette réserve était observée aussi par nos profs. Je me souviens d’un épisode particulier et inattendu pendant un cours. Une après-midi. Yaovi Amela, devenu par la suite ministre et je ne sais quoi d’autre, nous dispensait un cours de littérature française. Amela, helléniste et latiniste de grande qualité, aimait prendre la pose devant nous, pauvres étudiants. Il aimait s’étaler, Amela. (Hélas ! Parce que, vraiment, il avait fait de bonnes études de grec et de latin – qu’il a posées aux pieds d’un chef en échange d’un poste de ministre.) Il se voyait faire cours, cet homme ; il se voyait nous écraser sans cesse de son savoir. Je n’ai rien retenu de ses cours tant il nous en distrayait lui-même avec ses vêtements tout blancs et son écharpe gigantesque – la moitié équivalente d’un pagne ! – qui lui descendait jusqu’aux cuisses. Il conduisait une voiture de sport ou presque toute blanche que nous pouvions contempler depuis la salle des cours. Bref, Amela enseignait avec fatuité ; que disait-il exactement ? Je ne sais plus. Du fond de la petite salle en pente où sont assis nos jeunes militaires, une voix intervint soudain et coupa net la parole à Amela. Exactement la même voix un peu nasale qu’a aujourd’hui François Boko. Il ne posait pas une question, ne demandait pas un éclaircissement avec l’humilité requise ; non, il coupait la parole à notre paon et prétendait faire une remarque. Comme s’il avait lu autant de livres qu’Amela. Comme s’il avait été à la Sorbonne comme Amela ! En plus, comme Amela ne s’était pas attendu à une telle interruption, Boko dut répéter ce qu’il avait dit. Sur un ton qui était comme narquois – peut-être sans le vouloir. (Écoutez bien Boko aujourd’hui : sa voix, hier comme aujourd’hui, même émue, est affirmative et dénote du caractère ou de la volonté.) Qu’a fait Amela à votre avis ? Il a regardé, comme nous tous, Boko au fond de la salle, puis… n’a rien dit en retour. Le silence a duré de longues secondes pendant lesquelles nous avons savouré l’insolence du gars de Tchitchao – non par sympathie pour le militaire, ô mon Dieu ! mais pour le plaisir de voir enfin quelqu’un clouer le bec à Amela.

J’ai quitté ce pays impossible en septembre 1986. De loin, et de nombreuses années après, j’ai reconnu mon bref condisciple de l’université de Lomé dans le ministre de l’Intérieur du Togo. Certains de mes camarades de l’École des lettres m’ont dit que lui, Boko, se souvenait de nous – enfin, d’eux qui causaient volontiers avec lui et ses camarades gendarmes en herbe. Soit .

Boko n’a pas changé – visage, voix et, je crois, tempérament sont reconnaissables à trente-cinq ans de distance. Dans mon souvenir, aucun de ses camarades en tenue militaire ne s’est jamais exprimé en cours. Il fut le seul à n’avoir pas vu qu’Amela ne venait pas donner des cours mais écraser de jeunes et innocents étudiants du poids de son doctorat et de son agrégation française ratée de peu. Écoutez ses interviews de ces derniers jours entre les lignes, écoutez comment Boko parle et évoque le régime et implicitement ses tenants. Écoutez-le. Le langage et les pensées sont fluides et clairs. Il ne s’en rend pas compte, mais il oublie ou ne cherche pas à dissimuler le sentiment qu’il est meilleur que ceux qui le maintiennent loin de son pays.

Homme de bonne qualité (capacité et caractère), Boko semble perdre de vue ceci qu’il doit beaucoup mieux savoir que vous et moi : A partir du 13 janvier 1963, la logique qui prévaut au Togo est celle qui nie ce qu’il est, lui, Boko. La médiocrité règne et dicte sa loi à l’esprit. La chose est littérale. Même ceux qui n’aiment pas Sylvanus Olympio ne peuvent nier ses qualités personnelles d’homme capable et intelligent. On le tue et on met à sa place des… gens moins bons – disons-le ainsi. La logique ainsi installée en janvier 1963 se déploie irrésistiblement et broie méthodiquement quiconque, même du sérail par l’ethnie ou la corporation, est… trop intelligent ou de meilleure facture humaine. Il est très intéressant d’écouter Boko protester contre « des méthodes d’un autre âge », « qui ridiculisent notre pays » aux yeux du monde, ainsi de suite. Il s’étonne que la « parole présidentielle » ne soit pas respectée par celui-là même qui l’émet. Lui qui fut dans les services de renseignements et ministre de l’Intérieur. Si tout ce que nous voyons et écoutons sur Internet ces derniers jours est vrai et sincère, il nous faut nous réjouir de ceci : chez l’humain, l’intelligence et la capacité personnelle sont des qualités qu’il coûte à celui qui les a de soumettre à d’autres humains qui lui sont inférieurs en qualité. Ceux qui le font, ceux qui soumettent aux médiocres leur intelligence et leur talent en échange de prébendes meurent de cela. Ne serait-ce que parce que, en face, celui-là qui est moins bon que toi mais à qui tu te soumets, lui, n’oublie pas qu’il t’est inférieur. Il t’en veut à mort et tâchera sans cesse de t’humilier.

La logique qui prévaut dans tous les pays africains du franc CFA est celle qui a été instituée au Togo en janvier 1963. C’est une logique mortifère. Dévoratrice. Autodestructrice. C’est extrêmement faux de comparer le Togo ou la Côte d’Ivoire à un pays libre comme le Ghana. Ce qui prévaut en nous, dans nos pays du franc CFA, c’est la logique de la mort, de l’autodestruction. Voyez la Côte d’Ivoire. Tous les principaux chefs politiques du pays, jeunes comme vieux, sont en conflit mortel entre eux pendant que l’étranger puise leur gaz et pétrole ! Observez ceci : entre Pya et Tchitchao d’où vient Boko, il doit y avoir une distance de quelques km, peut-être dix ou quinze à tout casser. A une telle distance les uns des autres, on a les mêmes ancêtres, si ce n’est les mêmes grands-parents. De plus, Boko est de ceux que le programme tribaliste du régime a sélectionné là-bas dans la Kozah afin de construire une armée ethnique et épurée de tous les autres Togolais – d’où, au passage, tous ces jeunes Togolais qui intègrent l’armée américaine. Boko a servi le régime, il a œuvré pour sa pérennité en une période de grande turbulence. Et pourtant, pour pouvoir retourner dans son village, le voici contraint de faire la tournée de l’Occident afin de demander la protection des Blancs contre les noirs desseins et les malveillances de ses propres frères. Il y est contraint. Une humiliation qu’une vie ne suffit pas à effacer. Si Macron le décide aujourd’hui, Boko reverra son village et ses vieux parents. Répétons-le ensemble : si Macron le veut aujourd’hui, Boko reverra Tchitchao en toute sécurité.

N’est-ce pas là un pouvoir de nature coloniale sur nous et notre sort ? Non ? Macron a-t-il un tel pouvoir théorique sur la vie politique au Ghana ou au Nigéria ?

Pour la réflexion – je dis bien pour la réflexion –, peu importe, comme le rappellent à juste titre certains d’entre nous, qu’hier Boko lui-même exécutait les basses œuvres du régime aux dépens d’opposants togolais. Kaboré qui gouverne le Burkina aujourd’hui a été ministre et premier ministre de Compaoré. La bonne connaissance qu’il a de l’intérieur du système Compaoré a sûrement servi la cause de la démocratie au Burkina. Ce qu’il nous importe de constater c’est la nature du pays qui est le nôtre. Nous continuons d’avoir, nous tous, un maître en la personne de « l’ancien colonisateur ». Ouattara, pour être président de la Côte d’Ivoire, a demandé aide et protection de l’extérieur. Une fois assis comme président dans un palais qu’on a pris soin d’enfumer et de bombarder afin de bien signifier que l’endroit n’a aucune valeur symbolique, une fois donc assis comme président, il mesure l’inutilité réelle de ce qu’il a voulu à toute force. A 77 ans, il court comme un dément pour réitérer son gage de soumission à un suzerain qui a l’âge d’être son fils. Dites-moi, qui ne voudrait pas être au repos à un tel âge sous une paillote ou un manguier et se nourrir d’un bon foufou en étant libéré de tous les soucis du monde, y compris des femmes ?

Quiconque veut être président au Togo doit donner des gages. A qui ? Au suzerain. Pourquoi n’arrive-t-on pas à dribbler ce suzerain ? Les Burkinabe y sont un peu parvenus. Comment ? Eh bien, en… s’entendant un peu entre eux. Celui qui tient l’arme par la crosse – et qui sait que son siège dit présidentiel est un piège en vérité – ne doit pas contraindre l’autre au dilemme d’une soumission totale ou la mort. Ne doit pas lui interdire de revoir son village et les siens. Ne doit pas lui refuser tout. Absolument tout. Si les gens de Pya et de Tchitchao s’entendent sur le minimum qu’est le droit à la sécurité de chacun, la suzeraineté coloniale s’en trouve réduite ou même contestée, tant la source réelle de ce pouvoir sur nous est dans nos querelles intestines ! La logique qui prévaut dans les pays d’Afrique du franc CFA, c’est celle de la discorde perpétuelle entre Africains. L’entente entre Africains est un tableau d’horreurs pour eux. C’est pour cela qu’ils aident et promeuvent les moins bons afin que ceux-ci, qui craignent et détestent la concurrence libre, agissent pour entretenir les guerres intestines permanentes.

Rien en vérité n’empêche Boko de faire allégeance à celui qui, comme dit Tikpi Atchadam, a hérité du Togo comme un paysan hérite d’un champ de manioc. Il serait aujourd’hui Général et baron. Pourquoi cela n’a-t-il pas lieu ? Parce que Boko est capable et intelligent, parce qu’il connaît ceux de sa génération et qu’il se sait meilleur que bien d’autres ; parce qu’il est de ceux qui, civils ou militaires, peuvent accomplir le Togo. C’est ça la logique Boko. Et elle s’oppose à celle de l’homme disparu en 2005. Dialectique humaine. Réjouissons-nous ! Même sélectionnés par eux-mêmes, ceux qui sont véritablement de bonne facture humaine et talentueux souffriront de devoir se soumettre à un système monarchique infantile et anachronique comme celui-là. Le message subliminal des récents propos de Boko est précisément le rejet de cette envie puérile d’être monarque au XXIè siècle.

Théo Ananissoh

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A propos Tony Feda 40 Articles
Journaliste indépendant. Ancien Fellow de l'Akademie Schloss Solitude (Stuttgart, Allemagne), Tony FEDA s’intéresse à la sociologie, la culture- ses domaines de prédilection sont la littérature et les arts de la scène du Togo. A travaillé pour plusieurs journaux dont Le Temps, Notre Librairie. www.culturessud.com. Depuis août 2018, s'inspirant de Robert Park et de Bourdieu, il entame sur son blog www.afrocites.wordpress.com des projets autour des thèmes la ville.

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