De terrifiants soupçons de prévarication autour de la gestion de l’Université de Lomé

Des départements amputés de 30% de leurs budgets de fonctionnement, mise à veilleuse de la commission de passation des marchés, marchés passés gré à gré,  mystères autour des arriérés des revalorisations salariales des enseignants-chercheurs, des syndicats enseignants empêchés de réunion à l’université  par la force,  la gestion de l’Université de Lomé relevant du ministre-président Pr Dodzi Kokoroko suscite de nombreuses inquiétudes parmi le corps enseignant.

Vendredi, 20 novembre 2020. Ambiance heurtée à l’Université de Lomé. L’Assemblée générale des enseignants-chercheurs des Universités publiques du Togo (UPT) tourne en eau de boudin. Et pour cause, les syndicats enseignants sont désarçonnés par une énergique intervention du Corps de police de l’UL (CoPUL) dispersant leur assemblée générale. Une dispersion sur ordre de la présidence de l’Université, soulignent les syndicats.

De mémoire d’universitaires, une charge policière ordonnée par un dirigeant de l’UL contre ses collègues n’a jamais existé. Mais le Professeur Dodji Kokoroko l’a fait. Sans ménagement.

Et pourtant, la réunion des enseignants-chercheurs portait ce jour sur une affaire d’intérêt corporatiste : la non-application d’une revalorisation salariale négociée en 2011 et partiellement exécutée par le gouvernement en 2019. Ils réclament également une promesse d’augmentation de 5%  sur les salaires de la Fonction publique faite par le chef de l’Etat Faure Gnassingbe, répercutée chez les autres fonctionnaires mais pas chez les universitaires.

Pourquoi le président de l’UL s’agite tant pour mater la revendication de ses collègues ? Mystère. Mais le gouvernement, à en croire une source digne de foi auprès des syndicats, a versé les arriérés de salaire en question. Lesquelles tranches sont toutefois invisibles sur la feuille de paie. D’où la question des enseignants de savoir si les arriérés ont été utilisés par hasard à d’autres fins par le président de l’Université.

Un budget de fonctionnement détourné pour lutter contre le covid

De simples soupçons. Mais des indices qui donnent la chair de poule. En septembre dernier, le Pr Dodji Kokoroko envoie une lettre aux présidents des départements de l’UL les informant de l’impossibilité du versement des 30% du budget de fonctionnement restant. Une lettre obscure, incomprise par certains chefs de département en colère – ils ont déjà engagé des dépenses et ne savent où trouver l’argent pour payer les fournisseurs.

Pour explication, le ministre-président de l’UL avance comme argument avoir utilisé les 30% du budget dans le cadre de la riposte au covid-19 et les investissements infrastructurels.

Covid-19 ? «Faux», rétorque, sous anonymat, un enseignant spécialisé en finance publique.

«Les cours ont été suspendus, par conséquent, certaines dépenses de fonctionnement n’ont pas été exécutées (Electricité, eau, bureautique), et à la rentrée les cours ont été à distance. Ce sont les étudiants et les enseignants qui ont supporté les frais. Les activités culturelles n’ont pas eu lieu. Les subventions aux associations n’ont pas eu lieu. Et last but not the least, les  universités ont reçu beaucoup de dons pour la lutte contre la Covid-19» ajoute un témoin.

Il en est de même des infrastructures construites cette année. Si elles sont réelles, leurs mises en œuvre suscitent de réelles interrogations. Depuis des années, la commission universitaire de passation des marchés publics que dirige le Professeur de droit Akodah Ayewouadan, un proche de Dodji Kokoroko,  est mise officieusement en non activité.

«Le président ne consulte plus la commission et les marchés estimés à plusieurs dizaines de  millions sont passés gré à gré», nous renseigne un autre enseignant. Cette façon de fonctionner cavalière horripile les collègues du président de l’UL, mais ces derniers hésitent à ruer dans les brancards.

La loi du silence

Car, il semble que le Pr Dodji Kokoroko, nommé à 42 ans à la tête de l’UL est un proche de Faure Gnassingbe dont il a soutenu intellectuellement, avec son compère le Pr Adama Kpodar, la modification de la constitution. Passés militants du parti UNIR, les deux ont brisé le principe de neutralité politique des universités publiques en battant campagne pour le chef de l’Etat pendant la présidentielle de février 2020. D’ailleurs, le Pr Akodah Ayewouadan, président de la commission universitaire des marchés, est aussi nommé ministre de la Communication et porte-parole du Gouvernement.

La politisation à outrance des activités universitaires, l’immixtion du politique dans les affaires académiques, la prime à la casserole octroyée à Kokoroko malgré sa déchéance par le CAMES pour fautes éthique et déontologique,  son érection en tant que ministre des enseignements, créent une espèce d’omerta chez les enseignants. Personne n’ose s’opposer à lui. La voie serait libre, il peut tout se permettre.

“Je ne sais pas d’où lui vient cette autorité ? Et quelle est vraiment sa mission dans le complot contre le milieu ‘intellectuel du Togo”, dit un chef de département. “Ce type est un complot contre l’intellect tout court”, at-il ajouté.

Les syndicats qui viennent d’être brutalisés par le CoPUL viennent d’apprendre à leurs dépens la toute-puissance de Dodji Kokoroko. L’homme peut tomber dans un tonneau d’huile, il en ressortira sec grâce à la machine à laver du pouvoir politique.

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