Retour triomphal de Frédéric Gakpara du MASA

Des années après avoir quitté la scène par dépit, Frédéric Gakpara fait un retour fort remarquable au Marché des arts du spectacle africain (MASA), à Abidjan. Il porte sur la scène La charcuterie de la République 3, le troisième du nom, où l’artiste décortique avec un humour caustique et hilarant l’actualité somme toute africaine. 

Quelquefois, on est mieux servi que par soi-même ! Longtemps absent de la scène de théâtre, l’humoriste Frédéric Gakpara a effectué un retour remarqué sur les planches, au Marché des Arts du Spectacle Africain (MASA) qui s’est tenu à Abidjan du 1er au 08 mars 2014.

Le Directeur du Centre culturel Denyigba était de retour de Côte d’Ivoire le 12 mars dernier. De l’aveu même de l’humoriste, sur sa page Facebook,  son spectacle fut une réussite. De mémoire d’Ivoiriens, Frédéric Gakpara est le premier artiste togolais à avoir ravi le public ivoirien du MASA. L’Ivoirien Adama Daïcko, intégralement ébloui par la seconde prestation du Togolais,  le consacre presque : “Avec ce que je viens de voir, je compte relancer mon festival avec la participation des vrais humoristes d’Afrique et non des “Blaguistes“.

Les faits témoignent pour Frédéric Gakpara. Son premier spectacle eut lieu à la Bourse du Travail d’Abidjan. Le public en eut le souffle coupé, à telle enseigne que l’humoriste fut reprogrammé le 07 mars sur le plateau du Palais de la Culture devant plus de 4.000 spectateurs,  le même lieu où Alpha Blondy fit le concert de clôture. Des vidéos de la prestation sont postées sur Youtube par le journaliste reporter d’images togolais, Noël Tadegnon.

Le Togolais a voyagé avec dans ses baluchons, la pièce dénommée La charcuterie  de la République 3, un spectacle décapant qui tourne en dérision l’actualité des pays africains.

De son personnage de “vendeur de journaux” dans La Charcuterie de la République 1 à celui d’”enseignant d’université” dans La Charcuterie de la République 3, passant par La Charcuterie de la République 2 où il se retrouvait “vendeur de bazar”, Frédéric GAKPARA a beau jeu de toujours trouver un personnage polémiste pour aborder un mosaïque de sujets d’actualité.

Ici, toute la salle de spectacle devient pour lui un amphithéâtre universitaire et le public, ses étudiants. Dès son entrée, il annonce les couleurs par un conflit théâtral qui durera le long du spectacle :

Certainement qu‘on ne vous a pas appris à vous lever quand un professeur entre dans votre amphi. Mais rassurez-vous, avec moi, vous allez apprendre les bonnes manières !

Il en vient à son identité et c’est un enseignant extrêmement grincheux et dédaigneux qui se présente :

 …Je suis le Professeur GAKPRRR, Enseignant Chercheur Ultime. Je suis chargé de vous dispenser les cours de Géopolitologie, de Droitologie, de Mathémalogie, de Religionlogie, d’Anglologie, de Françologie, de Chinoilogie, de Torturologie, de Mentologie… Bien sûr, si nous n’arrivons pas à évacuer toutes les matières dans les soixante minutes de cours qui me sont imparties ce soir, eh bien, vous aurez la séance de rattrapage l’année prochaine.

Il passe au contrôle de la liste de présence et ne se prive guère de commentaires désobligeants :

Il y a des gens, en écoutant leurs noms, vous réalisez que leurs parents n’avaient aucune ambition en les mettant au monde. C’est qui Poupette COCOTAILLE ?… Quelle désolation !

Après avoir soumis “ses étudiants” à une dictée, il parcourt la salle pour corriger les copies : « Ah ! Mama-miya ! “Les oiseaux”, vous écrivez “z-o-i-z-o” ? Tchiééé ! » Tapant dans le dos d’un spectateur : « Voilà quelqu’un qui m’écrit en toute lettre “point à la ligne”… Et vous aussi un jour, on va vous nommer ministre. » Délire dans la salle.

Le “charcutier” de la République a trouvé la formidable excuse d’un enseignant pour “charcuter” les absurdités de la société humaine, dans un jeu toujours très interactif mettant en action les spectateurs avec un humour aussi sarcastique que renversant.

  La Charcuterie de la République 1 a été publiée en 2006 et jouée à peu près à la même période. Il s’inspire du concert-party, un théâtre traditionnel, importé du Ghana mais en déclin au Togo. Des comédiens à l’instar de Kokouvito et Azé Kokovina ont fait les beaux jours de cette forme traditionnelle. Le premier spectacle eut lieu au Centre culturel français-devenu plus tard Institut français, le théâtre était plein comme un œuf.  Un vendeur de journaux à la criée passe en revue l’actualité, de manière caustique tout en restant drolatique. Frédéric Gakpara s’inspire largement du contexte togolais, celui de l’arrivée de Faure Gnassingbé dans des circonstances massacrantes et sanglantes,  une situation ubuesque avec un gouvernement de copains et de coquins du Premier ministre Edem Kodjo, un has been appelé pour sauver les meubles d’un désastre.

La Charcuterie de la République tient du grotesque et de la dérision, tissés avec une langue où se tapit l’impertinence. Le scatologique y a une place prépondérante. Gakpara n’a pas froid aux yeux. Il se moque de tout; et  tout le monde, du manant au politicien, en prend pour son grade.  L’improvisation et le talent de l’artiste font le reste. Ce rondelet bedonnant suscite le rire par ces facéties et son monologue. Un plaisantin. On rit beaucoup tout en se rendant compte de la situation dramatique que vit son pays.

 Retour sur scène après l’engagement politique

Frédéric Gakpara lors de sa prestation à la Bourse du Travail (Photo Noël Tadegnon)
Frédéric Gakpara lors de sa prestation à la Bourse du Travail (Photo Noël Tadegnon)

Sa participation au MASA 2014 illustre le retour sur scène de Frédéric Gakpara, après l’avoir quitté pou des raisons politiques. Excédé par la situation politique nationale et surtout par le sort qu’on réserve à l’art et à la culture, Frédéric Gakpara avait dans un premier temps décidé d’entrer en politique, avant de créer en juin 2012, en compagnie de certains artistes, le Collectif Y en-a-marre Etiamé. Une association culturelle engagée auprès de forces politiques pour un Togo démocratique. On ne peut pas dire s’il s’agit d’une réussite, toujours est-il que le comédien, qui a eu beaucoup de succès avec ses spectacles à Lomé, a laissé la place aux fameux “blaguistes” dont parle l’Ivoirien Adama Daïcko. De vrais faux humoristes qui se plaisent à raconter de petites histoires drôles en lieu et place du délicat genre de l’humour. Ces “blaguistes”, qui ne font pas rire du tout, sont devenus des stars, abrutissant  de plus en plus un public qui ne connaît pas le théâtre.

L’échec de  son activisme politique lui a-t-il appris les limites de l’engagement politique de l’artiste dans le contexte togolais ? Difficile de le savoir, mais le comédien s’est sans doute rendu compte que la planche constitue peut-être le meilleur endroit où un artiste peut rendre service à son pays. C’est d’ailleurs le lieu par excellence où il peut s’exprimer tout en évitant les gaz lacrymogènes et les gourdins de la répression. Son centre culturel Denyigba n’est-il pas l’un  lieux culturels des plus visités ?

Pour ce retour, le comédien a dû se bosser comme un beau diable, répétitions sur répétition “à 5 heures du mat” dans un endroit insolite, où il risquait de faire une mauvaise rencontre. Son théâtre est aujourd’hui le fruit de ses efforts inlassables.

A l’heure où le théâtre contemporain est en crise au Togo- absence de salle de spectacle, absence de public, manque de financement, le théâtre de Frédéric Gakpara, proche du concert-party, paraît le mieux indiqué pour déniaiser un peuple embrigadé par la pensée univoque.

Le concert-party, théâtre traditionnel, hélas tombé en déclin, est quelque peu la forme visitée par le monothéâtre de Frédéric Gakpara. Il s’agit d’un théâtre pas cher, avec une scénographie presque inexistante pouvant s’adapter  en tout lieu. Le comédien peut jouer dans la rue, les bars et même au marché, en français comme dans les langues nationales du pays.

Gakpara tient sans doute un filon important, il peut y mener à sa guise son combat politique. Le théâtre n’est-il pas fait pour ça ?

Tony FEDA

 

 

 

 

 

 

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A propos Komi Dovlovi 1007 Articles
Journaliste chroniqueur, Komi Dovlovi collabore au journal Le Temps depuis sa création en 1999. Il s'occupe de politique et d'actualité africaine. Son travail est axé sur la recherche et l'analyse, en conjonction avec les grands  développements au Togo et sur le continent.

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