Pour pallier les dommages que rencontre son armée sur le front ukrainien, Moscou s’est tourné vers le continent africain pour regarnir ses rangs. Selon un rapport du collectif Inpact, qui expose les méthodes de recrutement via influenceurs et agences de voyage, la Russie a engagé au moins 1 417 soldats africains avec l’aide de ses services secrets.
Sur le front ukrainien, la Russie fait face à une pénurie d’hommes. En trois ans de guerre, son armée a subi des pertes estimées à 325 000 morts et 1,2 million de blessés, selon les chiffres du Center for Strategic and International Studies (CSIS). Un vide que, ni les réservistes, ni la mobilisation partielle, n’ont permis de remplir. Moscou doit donc se tourner vers l’étranger afin de regarnir ses rangs. Depuis 2023, c’est vers le continent africain qu’elle déploie ses efforts. Pour ce faire, elle a tissé de vastes réseaux de recrutements informels.
Influenceurs congolais, intermédiaires maliens ou agences de voyages kényanes sont mis à profit par la Russie pour faire miroiter des bourses d’études et des jobs de rêve à une jeunesse africaine en quête d’opportunités. Une fois arrivés sur place, nombre de ces nouvelles recrues sont redirigées vers l’armée, où elles signent des contrats, souvent sans savoir dans quoi elles s’engagent. Si cette stratégie, dont Jeune Afrique avait révélé les dessous dans une enquête publiée en septembre 2024, est désormais connue, l’étendue de ces réseaux de recrutement et leur fonctionnement sont restés jusqu’à aujourd’hui relativement confidentiels.
- Les Camerounais, premiers recrutés
Dans un rapport rendu public ce mercredi 11 février, le collectif d’investigation Inpact, issu du projet All Eyes On Wagner (AEOW), lève le voile sur la structuration de ces réseaux établis entre l’Afrique et la Russie. Dans le cadre de ses recherches, Inpact a obtenu, auprès du projet ukrainien Khachu Zhit / I Want to Live, deux fichiers contenant les listes de 1 417 ressortissants africains engagés par l’armée russe dans le cadre du conflit avec l’Ukraine. Ces informations comportent les noms, les pays d’origine, les matricules, les dates de naissance et, pour 316 d’entre eux, la date de leur décès au front.
Si sur le continent c’est l’Égypte qui fournit le plus de combattants, en Afrique subsaharienne, les Camerounais sont les plus nombreux à avoir rejoint les rangs russes, avec 335 recrues, comme le montre la carte ci-dessous. Suivis des Ghanéens (234), des Gambiens (56) et des Maliens (51). Ce sont principalement des jeunes, la moyenne d’âge s’établit à 31 ans, avec une représentation importante de la tranche 18-25 ans.
Les listes obtenues par Inpact ne représentent cependant qu’une partie de ces recrutements et non la totalité des Africains actifs au sein de l’armée russe, dont le nombre est très probablement bien supérieur.
« Le phénomène de recrutement de ressortissants africains ne constitue pas un épiphénomène isolé, mais bien l’ossature d’une stratégie délibérée et organisée, affirme le rapport. Du point de vue russe, ces recrues sont destinées à être intégrées aux vagues d’assaut employées pour saturer les lignes de défense ukrainiennes, contribuant à une logique d’usure humaine. »
- Des offres d’emploi alléchantes
Si Moscou ne cache plus son recours aux jeunes Africains pour repeupler ses troupes, elle continue de déployer des stratégies de contournement, afin de ne pas froisser les gouvernements des pays où elle prospecte.
Pas de démarchage officiel par les ambassades ou les Maisons russes installées sur le continent : le Kremlin préfère s’appuyer sur des relais locaux. Qu’il s’agisse d’influenceurs transformés en rabatteurs, d’agences de voyage ayant pignon sur rue ou n’ayant d’existence que sur les réseaux sociaux, les méthodes sont multiples.
Il suffit bien souvent d’une offre d’emploi alléchante, accompagnée d’une adresse e-mail et d’un numéro de téléphone, pour attirer des candidats. C’est le cas de l’agence de voyage St. Fortunes Travels and Logistics, basée à Port Harcourt, au Nigeria, et dirigée par Fortune Chimene Amaewhule. Créée en décembre 2022, cette société diffuse régulièrement des publicités sans ambiguïté : « Join The Russian Army Now » peut-on lire sur sa page Facebook.
D’autres sont plus discrets. C’est le cas de l’agence de voyage ghanéenne Fly Away Travel & Tour qui a des succursales à Accra, Kumasi et Sunyani. Si elle n’assume pas fournir des fantassins à Moscou, plusieurs ressortissants ghanéens affirment dans des vidéos avoir été recrutés via cette société dirigée par un certain Nana Adjei Acheampong.
- Le Kenya dénonce « un programme illégal »
Parfois les campagnes de recrutement sont si massives qu’elles peuvent être apparentées à du trafic d’êtres humains. Au Kenya, deux entreprises, Global Face Human Resources Ltd et Ecopillars Manpower Ltd, ont vu leurs licences révoquées par les autorités à la suite de la multiplication de fausses offres d’emplois. Elles proposaient notamment des postes d’ « éleveurs » ou de « bouchers » dans des régions russes ou kazakhes, mais dont la destination finale, pour les candidats, était la ligne de front ukrainienne.
Le Kenya juge « inacceptable » que ses ressortissants soient trompés par des promesses d’emplois civils bien rémunérés en Russie (de 920 à 2 400 euros mensuels) pour être ensuite utilisés comme « chair à canon » par l’armée, a dénoncé Abraham Korir Sing’Oei, numéro deux du ministère kényan des Affaires étrangères, dans un entretien accordé à nos confrères de l’AFP, ce mardi 10 février.
« Il semble qu’il y ait un schéma consistant à attirer des gens et à les faire mourir », constate Abraham Korir Sing’Oei, qui a également évoqué un « programme intentionnel visant à recruter de manière illégale des personnes d’ascendance africaine et à en faire en quelque sorte des combattants dans un monde dont ils ne font pas partie ».
Selon Nairobi, plus de 200 de ses ressortissants ont été envoyés sur le front ukrainien. Soit vingt fois plus que les 10 recensés sur la liste obtenue par Inpact. Face à l’ampleur de la crise, le chef de la diplomatie kényane, Musalia Mudavadi, doit se rendre à Moscou en mars prochain.
- Déni plausible et services secrets
En utilisant ces intermédiaires locaux, le gouvernement russe pouvait jusqu’alors se draper dans le déni plausible de son implication directe. Un échange révélé par le rapport d’Inpact pourrait compromettre ce narratif du Kremlin. Se faisant passer pour un citoyen Kényan, les chercheurs d’Inpact ont pu entrer en contact avec Boris Alexandrovich Malikov, un ressortissant russe qui diffuse des offres d’emploi sur WhatsApp.
L’homme propose soit de rejoindre l’armée pour un salaire mensuel de 2 500 à 5 000 dollars, soit de devenir son agent de recrutement sur le terrain, payé 500 à 700 dollars par soldat engagé. Les contrats et les visas sont formalisés via une société-écran nommée OneClickVisa, créée, admet-il, par le FSB, les services de sécurité fédéraux russes.
Appâtés par ces salaires conséquents en comparaison des revenus moyens de nombreux pays du continent – et des standards russes –, le coût que représentent ces jeunes soldats africains pour Moscou, reste modique. Selon les données exploitées par Inpact, une fois engagés dans le conflit ukrainien, ils ne survivent en moyenne que six mois avant d’être tués au combat.
Matteo Maillard, Jeune Afrique
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