Kako Nubukpo : « OIF : pourquoi je soutiens la candidature de Louise Mushikiwabo »

La Rwandaise est candidate à sa propre succession à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie, face à trois autres candidats : Juliana Amato Lumumba (RDC), Coumba Bâ (Mauritanie) et Dacian Cioloș. L’économiste togolais salue le bilan de Louise Mushikiwabo.

J’ai connu la Francophonie avant le secrétariat de Louise Mushikiwabo, sous la secrétaire générale Michaëlle Jean, sous laquelle j’ai dirigé la francophonie économique et numérique au sein de l’OIF. La Francophonie sortait de l’ère de l’ancien président du Sénégal Abdou Diouf, qui faisait office de « grand frère » pour les chefs d’État en exercice, au regard de sa grande taille et de sa longue durée à la tête à la fois du Sénégal et de l’OIF (une douzaine d’années). La transition effectuée par la Canadienne Michaëlle Jean fut difficile en dépit du grand enthousiasme pour l’Afrique qui animait la native d’Haïti, dont les racines africaines ne sont plus à prouver. En dépit d’une initiative comme « Libres ensemble » lancée après les tueries de Charlie Hebdo au mois de novembre 2015 en France afin de réaffirmer l’actualité des valeurs incarnées par l’espace francophone, l’articulation entre les initiatives locales prises dans les territoires de la Francophonie et la vision globale portée par la secrétaire générale fut difficile à trouver.

Au sommet d’Erevan, en Arménie, à la fin de l’année 2018, le mandat de Michaëlle Jean ne fut pas renouvelé, mettant un terme à l’expérience canadienne à la tête de la Francophonie, après seulement un mandat de quatre ans, faute d’avoir pu incarner une vision forte – à l’inverse de l’ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda Louise Mushikiwabo.

Cette dernière est profondément panafricaniste – sa matrice idéologique – mais également internationaliste, ouvrant l’espace francophone à de nouvelles géographies. Sur le plan économique, elle plaide pour un multilatéralisme équitable, s’appuyant sur la stratégie économique pour la Francophonie adoptée à Dakar au mois de décembre 2014.

Une gouvernance irréprochable

À la fin de l’ère Michaëlle Jean, les comptes de l’administrateur Adama Ouane n’étaient plus tenus – c’est un euphémisme – et il a fallu procéder à des restructurations dignes des programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale. Une partie des critiques récurrentes dont fait l’objet Louise Mushikiwabo de la part du personnel de l’OIF vient du fait qu’elle a eu le courage de se séparer d’une vingtaine d’agents de l’OIF dont la présence n’était plus jugée indispensable eu égard aux nouvelles orientations de l’Organisation. Force est de reconnaître qu’après plus d’une décennie de gouvernance paternaliste de l’ancien président Abdou Diouf et de celle, aléatoire, de Michaëlle Jean, une gouvernance sérieuse fondée sur la gestion axée sur les résultats avait de quoi faire grincer les dents des bénéficiaires de la rente francophone.

Les deux principales salves de critiques dont fait régulièrement l’objet Louise Mushikiwabo, cette fois-ci en dehors des (ex)-agents de l’OIF, sont liées, d’une part, à ses origines rwandaises et, d’autre part, à son présumé silence face aux violations de la démocratie dans l’espace francophone.

La première salve de critiques relève de ce qu’on pourrait qualifier de « péché originel », puisque personne sur cette Terre n’a choisi ni sa terre d’origine ni sa couleur de peau. On ne peut décemment reprocher à Mme Mushikiwabo d’être née rwandaise, ni d’avoir eu un parcours d’excellence comme chef de la diplomatie rwandaise durant une décennie après de brillantes études au Rwanda et aux États-Unis d’Amérique et un passage non moins remarqué à la Banque africaine de développement (BAD).

Mauvaise foi

Dans la seconde salve de critiques, la mauvaise foi le dispute à la méconnaissance des règles qui régissent la Francophonie. L’Afrique n’a de leçons de démocratie à recevoir de personne, sachant que la charte protectrice des droits humains du Mandén (ou charte de Kouroukan Fouga), qui date du XIIIe siècle (autour de 1236) et proclamée par l’empereur malien Soundiata Keïta, est bien antérieure à la Déclaration universelle des droits de l’homme dont nous sommes quasiment les contemporains (10 décembre 1948). Par ailleurs, l’OIF a opté dès ses origines pour une diplomatie du consensus, privilégiant les concertations discrètes aux déclarations intempestives. Se fondant sur le principe érigé en doctrine par l’ex-secrétaire général Abdou Diouf, à savoir que « c’est justement là où il y a des problèmes qu’on doit se rendre », l’actuelle secrétaire générale n’a de cesse de se déplacer dans les géographies les plus difficiles de l’espace francophone pour y apporter un message de paix et de concorde.

Le vibrant témoignage qu’elle fit à propos de la difficile situation libanaise lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, au début du mois de juillet 2026, fut un véritable moment d’émotion dans une salle plus rompue aux arcanes de l’économie et de la finance internationale qu’à la quotidienne détresse humaine. À la faveur de la sincérité et de la crédibilité de son engagement, n’oublions pas qu’elle sait ce dont elle parle, elle qui a vécu dans sa famille la plus proche les affres du génocide rwandais de 1994 et peut-être même ceux d’avant…

Louise Mushikiwabo briguera un troisième mandat à la tête de la Francophonie lors de son vingtième sommet, qui se tiendra à Phnom Penh, au Cambodge, du 14 au 16 novembre prochain. D’autres candidatures tout aussi respectables que la sienne seront en lice, et c’est une très bonne chose pour une institution plus que jamais indispensable à la communauté internationale à l’heure du retour des nationalismes et des velléités impériales.

À l’heure des instabilités géopolitiques majeures et des remises en cause identitaires capables de nous faire renouer avec ce qu’il y a de pire en l’être humain, l’espace francophone mérite d’être incarné par une figure expérimentée, ayant fait preuve de résilience hier et aujourd’hui, capable de naviguer entre des vents contraires. L’espace francophone mérite d’être dirigé par une personnalité dotée d’une vision forte et ambitieuse, ayant fait la preuve d’une gouvernance rigoureuse et axée sur les résultats.

L’Afrique est le seul continent au monde qui a l’habitude de sacrifier les meilleurs de ses enfants sur l’autel de l’hypocrite bien-pensance internationale. Gageons que cette fois-ci elle saura faire preuve de courage, de lucidité et d’audace en soutenant massivement à la face de toute la Francophonie et du monde la candidature légale et légitime de Louise Mushikiwabo, pour un mandat de confirmation et d’ouverture vers la construction de nouveaux communs pour la Francophonie. L’avenir nous le dira…

Jeuneafrique.com


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A propos Colombo KPAKPABIA 1144 Articles
Colombo Kpakpabia est Directeur de publication du journal Le Temps. Il capitalise plus de 31 ans d'expérience dans la presse écrite et audiovisuelle. Colombo axe son travail sur la recherche et l'efficacité. Contact Email: [email protected]

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