Depuis la fin janvier, la mise en ligne de plus de trois millions de documents par le département américain de la Justice révèle progressivement l’étendue mondiale du réseau de Jeffrey Epstein. Bien que l’affaire reste principalement centrée sur les États-Unis et l’Europe, ces archives mettent aussi en lumière l’implication de personnalités africaines à travers des correspondances et projets mentionnés, soulignant l’ampleur et la portée internationale des activités du financier déchu.
Karim Wade : des connexions troublantes
Mais le nom de Karim Wade apparaît aussi 504 fois dans les “Epstein Files”. Après leur rencontre en 2010, Jeffrey Epstein le décrit comme « l’un des plus importants acteurs en Afrique » dans un email adressé à Jes Staley, ex-patron de Barclays.
En 2016, une campagne discrète s’organise à Washington autour de Karim Wade, fils de l’ex-président Abdoulaye Wade. Des échanges entre avocats américains et interlocuteurs sénégalais révèlent une stratégie coordonnée : internationaliser son dossier judiciaire et faire pression sur Dakar.
Objectif : publier une tribune dans le journal politique The Hill, signée par l’ancien membre du Congrès Ronald Dellums, accusant le président Macky Sall de dérive démocratique. En ligne de mire : influencer le rapport annuel du Département d’État américain sur les droits humains.
La stratégie repose sur trois leviers : figures politiques américaines reconnues, recours aux standards internationaux des droits humains, et pression diplomatique indirecte. La présence massive de Karim Wade dans les documents souligne l’intérêt du financier pour les réseaux de pouvoir en Afrique de l’Ouest.
Côte d’Ivoire : Nina Keita, la nièce du président Ouattara
Les millions de documents publiés par la justice américaine révèlent des centaines d’échanges entre Jeffrey Epstein et Nina Keita, nièce du président ivoirien Alassane Ouattara et actuelle dirigeante de la société publique Gestoci. La Gestoci, est l’entreprise publique qui gère les stocks de produits pétroliers en Côte d’Ivoire.
Connue de l’homme d’affaires via l’entrepreneur français Jean-Luc Brunel, Nina Keita aurait facilité plusieurs rencontres entre Epstein et des responsables ivoiriens entre 2011 et 2012. Une médiation aurait notamment concerné l’acquisition d’un Boeing 727 pour la présidence ivoirienne.
Les documents indiquent qu’en 2011, elle aurait présenté Jeffrey Epstein à son oncle, tout juste élu président de la Côte d’Ivoire, lors d’une visite à New York. L’année suivante, en 2012, elle aurait orchestré une seconde rencontre à Abidjan, où l’Américain aurait été reçu par plusieurs ministres en exercice pour évoquer divers projets d’investissement.
Les correspondances évoquent aussi des demandes troublantes d’Epstein concernant la présentation de jeunes femmes. Dans un email, il écrit : « Je les préfère au-dessous de 25 ans ». Les documents publiés n’indiquent toutefois aucune infraction, ni preuve qu’elle ait eu connaissance d’activités criminelles. Le dossier met en lumière un rôle d’intermédiaire entre milieux d’affaires internationaux et responsables politiques africains.
Gabon : Ali Bongo Ondimba cité
En juin 2011, Jeffrey Epstein, déjà condamné pour infractions sexuelles, demande un second passeport au Département d’État américain. Dans sa requête, il mentionne plusieurs destinations africaines, dont le Gabon, afin d’obtenir simultanément des visas.
À cette date, la loi américaine ne lui interdit pas encore de voyager. Ce vide juridique sera comblé en 2016 par l’adoption de la loi internationale dite « Megan’s Law ».
Un email évoque par ailleurs la possibilité d’une rencontre avec « Bongo », vraisemblablement Ali Bongo Ondimba, alors président du Gabon. Mais aucun document ne prouve qu’un rendez-vous ait eu lieu. Le chiffre de 265 mentions du Gabon inclut doublons et des articles de presse.
Les occurrences significatives se limitent principalement à la demande de passeport et à cet échange évoquant un contact potentiel. À ce stade, aucune implication du Gabon dans les crimes d’Epstein n’est établie. Le pays apparaît en marge d’un réseau d’influence plus large en Afrique de l’Ouest et centrale.
Zimbabwe : Mugabe, “terrain d’expérimentation”
Une trentaine de mentions concernent Robert Mugabe dans les fichiers Epstein. En juin 2015, le financier transmet à l’entrepreneur japonais Joichi Ito un article du Guardian sur la dévaluation de la monnaie zimbabwéenne.
Dans cet échange, Epstein évoque l’idée d’approcher Robert Mugabe pour lui proposer une nouvelle monnaie. « Le Zimbabwe serait un excellent terrain d’expérimentation », écrit-il. Il affirme pouvoir attirer l’attention du dirigeant d’alors du Zimbabwe. Aucune trace ultérieure ne confirme qu’une telle initiative ait été engagée. Les documents révèlent davantage une ambition spéculative qu’un projet concret.
Cette séquence illustre la façon dont Epstein cherchait à s’insérer dans des environnements politiques fragilisés, en proposant des projets financiers ou technologiques à haute portée symbolique.
Afrique du Sud : un dîner controversé avec Jacob Zuma
L’ancien président sud-africain Jacob Zuma est mentionné 89 fois dans les documents publiés. Un email du 4 mars 2010 évoque l’organisation d’un dîner à Londres en son honneur, au Ritz, avec la présence suggérée d’une mannequin russe pour « apporter une touche de glamour ».
Aucun document ne prouve qu’Epstein ait assisté à ce dîner. Des journalistes sud-africains soulignent d’ailleurs qu’à cette période, le financier était en liberté surveillée et assigné à résidence en Floride. La fondation Zuma a catégoriquement démenti tout lien entre l’ex-président et Epstein, dénonçant une « construction narrative spéculative ». Les éléments disponibles font état d’échanges autour d’un événement officiel. En revanche, aucun document supplémentaire ne confirme que le dîner a effectivement eu lieu, ni ne démontre une quelconque implication directe de Jacob Zuma dans les activités de Jeffrey Epstein.
Kossivi Tiassou (DW)
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