Ouganda : un groupe de chimpanzés a basculé dans la « guerre civile »

Dans la région de Kibale, en Ouganda, des scientifiques ont soudainement vu basculer un groupe de chimpanzés, auparavant soudé, dans la violence, alors qu’ils l’observaient depuis 30 ans. À ce jour, plus de 24 singes sont morts dans ces attaques rivales.

Ces derniers mois, difficile de détourner le regard de la guerre en Ukraine et de celle en Iran, où sévissent des frappes quasi quotidiennes. Pourtant, c’est dans ce contexte géopolitique plus que tendu que des scientifiques américains ont voulu attirer notre attention sur un conflit plus silencieux mais non moins pernicieux. Dans une étude, publiée ce jeudi 9 avril dans la revue Science, ils révèlent l’ampleur et les coulisses d’une véritable « guerre civile » entre deux groupes de chimpanzés en Afrique.

Ainsi, dans la forêt de Kibale, en Ouganda, les auteurs de l’étude suivent depuis 1995 une population de plus de 200 chimpanzés du site de Ngogo – la plus grande communauté jamais étudiée. Pendant vingt ans, les singes « vivaient en harmonie », explique le primatologue John Mitani, professeur émérite à l’Université du Michigan et coauteur de l’étude. Ils s’entraidaient, tuaient les singes des groupes rivaux, étendaient leur territoire… Jusqu’en 2015, époque à laquelle le groupe s’est scindé en deux.

Trois ans plus tard, les hostilités ont été véritablement lancées et les deux sous-groupes se livrent désormais à des raids meurtriers pour éliminer les mâles rivaux. Dès 2021, ces attaques se sont également portées sur les plus jeunes, causant la mort de plusieurs bébés singes. À ce jour, plus de 24 singes sont morts dans ces attaques rivales. Et ce bilan est sans doute sous-évalué, au vu du grand nombre de chimpanzés dans la forêt de Kibale. À noter que le dernier bébé chimpanzé issu de parents appartenant aux deux groupes est né en 2015. Depuis, ils n’entretiennent plus aucun lien, social comme reproductif.

Une concurrence accrue entre les deux groupes

Ici, nul rapport avec une quelconque compétition en lien avec un manque de nourriture – signe que « les tensions au sein de groupes autrefois pacifiques peuvent engendrer une violence meurtrière, même en l’absence de pénurie de ressources ou de divisions culturelles », peut-on lire dans la revue Science. Les raisons de la colère et du conflit sont tout autres.

Elles peuvent notamment s’expliquer par la mort de cinq chimpanzés mâles en 2014, probablement malades. « Certains de ces mâles adultes jouaient un rôle important dans la cohésion du groupe », précise Aaron Sandel, primatologue à l’Université du Texas à Austin et coauteur de l’étude. Ce changement de hiérarchie semble justifier pour partie la montée des tensions, alors que les groupes se sont rapidement isolés chacun de leur côté dans deux zones du parc.

Par ailleurs – et malgré l’abondance de ressources – le groupe s’étant développé en deux décennies, les chimpanzés ont pu percevoir une concurrence accrue pour la nourriture comme les partenaires. Dans les années 1970, la célèbre primat la célèbre primatologue Jane Goodall, décédée en octobre dernier, avait elle aussi observé des violences et une scission entre deux groupes de chimpanzés en Tanzanie. Mais ses observations ont longtemps été contestées car la spécialiste exerçait dans une zone où les humains nourrissaient régulièrement les singes, modifiant alors le comportement de ces mammifères.

Si, pour certains experts, cette nouvelle étude peut également éclairer les motivations des conflits humains, quelques limites demeurent dans les comparaisons. À commencer par la capacité des hommes à échanger et coopérer s’ils se sentent menacés ou attaqués. Comme l’affirme le primatologue Richard Wrangham, dans les colonnes de Science : « Il n’y a pas de vengeances chez les chimpanzés, car pour se venger, il faut élaborer un plan. »

Paris Match


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A propos Colombo KPAKPABIA 1677 Articles
Colombo Kpakpabia est Directeur de publication du journal Le Temps. Il capitalise plus de 32 ans d'expérience dans la presse écrite et audiovisuelle. Colombo axe son travail sur la recherche et l'efficacité. Contact Email: [email protected]

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