« Ananas Warba », « Café Rhum », « Alomo », entre autres sont omniprésents dans les marchés, boutiques, bars restaurants, cabarets. Malgré leur interdiction, ces boissons alcoolisées conditionnées en sachets plastiques continuent d’être largement consommées, alimentant à la fois un commerce informel dynamique et de vives inquiétudes sanitaires.
Les boissons alcoolisées en sachets sont souvent achetées en cartons et revendues en détails. Exportés exclusivement du Cameroun et du Nigeria, ces whiskies sont à la bourse de tout le monde. Moyennant 100 francs, on peut s’offrir un whisky en sachet. Jeunes, élèves, étudiants, moto–taximen, travailleurs, chômeurs, constituent une cible de prédilection des entreprises brassicoles.
Un produit discret, une consommation visible
Ces sachets s’ouvrent d’un simple coup de dents. Devant les ateliers de menuiserie, sur les chantiers ou aux abords des gares routières, les consommateurs boivent rapidement, souvent avant de reprendre le travail.
A Sagbado, dans la banlieue sud-ouest de Lomé, Maman Ayélé tient une cabane en claies. Plusieurs sachets, reliés les uns aux autres, et du sodabi attendent d’être consommés.
Gango, menuisier, teint noir à la maigreur saisissante, est un adepte de ces alcools en sachet. Autour de lui, l’odeur de l’alcool est souvent perceptible, et son mode de vie reflète les difficultés sociales et économiques auxquelles il peut être confronté. Il estime que « l’alcool en sachet c’est la boisson des pauvres. C’est très moins cher et facile à consommer. Cette boisson aiguise mon appétit. Je ne trouve aucun inconvénient à la siroter ».
Dans un maquis à Ségbé, dame Ayoko, avoue : « On sait que ce n’est pas bon, mais quand la vie est dure, ça aide à oublier. Les boissons normales sont trop chères. » Son témoignage illustre un paradoxe central : la conscience du danger n’empêche pas la consommation.
Par ailleurs, certains enseignants témoignent aussi que des élèves s’adonnent à la consommation de ces boissons. Facilement dissimulables dans des poches de pantalons ou des sacs, on peut ainsi voir des jeunes élèves sucer, souvent pendant la récréation, lors des événements, affirme Enoch Tokpo, enseignant d’anglais. La consommation de cette substance « nocive » est devenue « inquiétante », se désole dame Abla, parente d’élève. Ce qui inquiète le plus, selon cette vendeuse d’Ayimolou, c’est de voir « des élèves » s’adonner de plus en plus à cette pratique ».
Une composition souvent mal connue
La composition des boissons alcoolisées en sachets reste souvent « opaque ». Pour Dr Tobossi Kponou Mathieu, spécialiste en biochimie et nutrition cliniques, la dangerosité de ces boissons réside en grande partie dans leur composition, rarement contrôlée. Les boissons alcoolisées en sachets sont principalement constituées d’alcool éthylique (éthanol), souvent à forte concentration, mélangé à de l’eau d’origine incertaine. « À cela s’ajoutent des arômes artificiels, colorants et sucres, destinés à imiter le goût de marques connues, Le consommateur ignore totalement ce qu’il boit réellement, car l’étiquetage est incomplet ou inexistant », informe Dr Tobossi.
Une interdiction non respectée
Il est interdit au Togo de produire, d’importer ou de commercialiser des boissons alcooliques en sachet plastiques. C’est ce qui ressort d’un arrêté ministériel pris, le 24 octobre 2019. Or force est de constater que « ces boissons inondent encore le marché togolais. Ces produits sont introduits clandestinement dans le pays. Ils ne répondent pas aux normes d’hygiène et constituent donc une menace réelle pour la santé des consommateurs », a fait savoir le directeur général du Commerce, Talime Abé, lors d’une descente inopinée effectuée le mardi 23 décembre 2025 dans les marchés d’Assigamé, Adidogomé et Hédzranawoé. A cet effet, un important lot de ces boissons a été saisi et des commerçants interpellés.
Pour Dr. Kossi Ahadji, spécialiste en santé publique, le phénomène dépasse le cadre médical : « C’est un problème social, économique et réglementaire. Les boissons en sachets prospèrent là où il y a chômage, pauvreté et faible contrôle de l’État. »
Pour de nombreux revendeurs, cette activité constitue une source de revenus non négligeable dans un contexte de précarité économique. Maman Lili, une quadragénaire qui tient un cabaret de Sodabi dans le quartier Adidogomé-Sagbado, confie : « cela fait 4 ans que j’ai décidé d’ouvrir ma propre buvette où je ne vends rien d’autre que du sodabi et ces whiskies. Sans vouloir exagérer, je fais un chiffre d’affaires de cinq mille francs CFA par semaine ». Cette commerçante a fait de la vente de ces boissons alcoolisées en sachet son gagne-pain.
Entre illusion de force et effets trompeurs
Dans les ateliers, sur les chantiers ou au bord des routes, beaucoup de consommateurs affirment que « le sachet donne du courage, endurance, confiance ou performance sexuelle ». Ces attentes, souvent entretenues par les discours de rue ou le marketing informel, conditionnent la réponse du cerveau.
Pourtant, selon les médecins, l’alcool n’est pas une source d’énergie réelle. « Ce que ressent le consommateur n’est pas une augmentation de la force. Cette modification de la perception donne l’illusion d’un regain d’énergie. À moyen terme, l’alcool épuise l’organisme, déshydrate, diminue les réflexes et affaiblit les muscles », explique Dr Jean-Claude Bakpatina, médecin généraliste à la clinique « Floreal » de Lomé.
Le psychologue clinicien, spécialiste des addictions au CHU Campus de Lomé, Dr Zinsou Selom Degboe, fait savoir que ces whiskies en sachets entrainent une sorte d’effet placebo chez les consommateurs. « Ils constatent une diminution voire à une disparition de symptômes suite à l’administration de substances. Cela s’explique par un mécanisme d’autosuggestion capable de soulager les symptômes ressentis par un individu suite à la production de dopamine et d’endorphines par le cerveau sans omettre le fait que l’alcool perturbe la transmission de certaines substances dans le cerveau », explique –t-il.
Les médecins tirent la sonnette d’alarme
Dans le corps médical, ce spiritueux à bas prix, surnommé « la mort en plastique » est la cause des problèmes gastriques, intoxications aigues, de douleurs abdominales. « Faisons très attention, la consommation de ces boissons peut entrainer une faiblesse sexuelle, une perturbation du fonctionnement de plusieurs organes dont le pancréas et le foie, favoriser la survenue d’une hypertension artérielle, de cancers, d’une cirrhose du foie », fait savoir Dr Jean-Claude Bakpatina, médecin généraliste.
Le cœur souffre quand on consomme ces whiskies en sachet. Dr Efadzi Koffi Ehlan, cardiologue, responsable de la Clinique médico-cardiologique « Cœur de Grace », à Totsi, explique que « les excès d’alcool provoquent des perturbations du rythme du cœur, pouvant constituer un facteur de risque d’accident vasculaire cérébral et d’insuffisance cardiaque. »
Les spécialistes de la santé mentale évoquent également des risques au niveau psychologique. C’est ce que souligne Dr Zinsou Selom Degboe, spécialiste des addictions au CHU Campus de Lomé en ses termes : « la consommation de ces boissons altère le fonctionnement du cerveau. Outre les troubles de l’attention, de la concentration, de la mémoire, des capacités d’abstraction et des fonctions exécutives, l’intoxication alcoolique sur le long terme peut être à l’origine d’un syndrome de Korsakoff, caractérisé par une altération massive et irréversible de la mémoire, une tendance à la fabulation pour compenser les pertes de mémoire, des troubles de l’humeur ».
Des accidents de circulation souvent liés à l’ivresse
Des agents de sécurité routière et des professionnels de santé constatent que de nombreux graves accidents impliquent des conducteurs en état d’ivresse. Une conduite sous l’emprise de l’alcool entraine des risques suivants : « le champ visuel est rétréci, la perception du relief, de la profondeur et des distances est modifiée, la sensibilité à l’éblouissement est plus importante, la vigilance et la résistance à la fatigue diminuent, la coordination des mouvements est perturbée, l’effet désinhibant de l’alcool amène le conducteur à sous-évaluer les risques et à surestimer ses capacités », explique Dr Zinsou Degboe. Les conséquences en sont parfois très lourdes : traumatismes crâniens, fractures, handicaps permanents, voire décès.
Un combat de longue haleine
L’alcool en sachet au Togo n’est pas seulement un problème de boisson illicite : c’est un révélateur de vulnérabilités sociales et économiques, indique Dr Kossi Ahadji. « Tant que la pauvreté, le chômage et le manque de perspectives persisteront, l’alcool en sachet trouvera toujours preneur. Lutter contre ce fléau, ce n’est pas seulement interdire. C’est éduquer, protéger et offrir d’autres perspectives », recommande-t-il.
Il faut davantage renforcer la sensibilisation en visant le grand public entre autres les lieux de formation, les rassemblements religieux, les regroupements professionnels, via des émissions sur les médias, martèle Dr Damien Ekoue-Kouvahey, président de la Fédération togolaise des maladies non transmissibles (FETOL-MNT).
Le combat contre les boissons alcoolisées en sachets nécessite une action coordonnée entre l’État, les professionnels de santé, les responsables communautaires et les citoyens.
Par Ozih Abel, ATOP
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