Ouagadougou a annoncé le lancement d’un appel à la mobilisation des fonds des Burkinabè de l’étranger. Objectif affiché : récolter 366 millions d’euros via une émission obligataire réservée à la diaspora. Un potentiel bol d’air budgétaire qui permettra de mesurer la popularité de la junte auprès des expatriés.
Les faits. Le pari est ambitieux. Lors d’un webinaire avec plus de 200 responsables des missions diplomatiques et postes consulaires, le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean-Marie Traoré, a dévoilé le 23 février les contours d’un « Diaspora Bond », une émission obligataire spécifiquement destinée aux Burkinabè établis hors du pays. Le lancement officiel de la souscription est annoncé pour le 16 mars prochain.
Présentée comme un nouvel outil de « financement endogène », l’initiative vise à lever 240 milliards de F CFA (environ 366 millions d’euros), lesquels doivent permettre d’investir dans des unités industrielles, des infrastructures routières et d’autres projets structurants, présentés par les autorités comme prioritaires pour la relance économique du pays.
Le gouvernement n’a, pour l’heure, pas spécifié le degré éventuel de l’implication des potentiels futurs investisseurs dans le choix des projets ciblés.
Le contexte. La crise sécuritaire – à laquelle est consacré près de 25 % du budget national – et l’instabilité politique suscitent la méfiance des investisseurs. Alors que les finances publiques sont exsangues, la junte dirigée par Ibrahim Traoré cherche à diversifier ses sources de revenus. La mobilisation de la diaspora, estimée à plus de 16 millions de personnes en 2024, entre en outre en résonance avec la ligne politique souverainiste affichée par le régime.
Les transferts de fonds des expatriés destinés à de l’investissement et les transferts d’argent privés s’élevaient à 579 millions de dollars en 2023, selon les chiffres de la Banque Mondiale. Des fonds qui, pour une large partie d’entre eux, servent essentiellement aux familles restées au pays à assurer le quotidien. La réorientation de ces flux permettrait aux autorités de stabiliser un budget essentiellement porté par le secteur minier, et particulièrement par l’or, dont les cours record de ces derniers mois ont largement profité aux recettes fiscales burkinabè.
Le pays – qui bénéficie notamment d’un accord avec le FMI au titre de la facilité élargie de crédit de 302 millions de dollars, et d’un autre accord de 122,7 millions de dollars au titre de la facilité pour la résilience et la durabilité – retrouverait via ces « diasporas bonds » davantage de marge de manœuvre budgétaire et des ressources moins volatiles que celles issues d’un secteur minier soumis aux aléas parfois erratiques des cours sur les marchés internationaux.
L’analyse. Pour Ibrahim Traoré, l’enjeu est économique, mais aussi, et surtout, politique. À travers cet appel à l’aide lancé à la diaspora, il s’agit également pour lui de mesurer sa popularité et le degré de confiance que lui accordent les Burkinabè de l’étranger.
Durant ses premiers mois au pouvoir, « IB » avait déjà bénéficié d’un large soutien d’une partie de la diaspora. Plusieurs manifestations ont été organisées dans différentes capitales européennes, notamment à Paris, et plusieurs millions de F CFA ont été versés par la diaspora en contribution au Fonds de soutien patriotique. La dernière contribution en date, un don de la diaspora burkinabè d’Espagne le 11 février, s’élevait à 20 millions de F CFA.
Avant le Burkina Faso, le Sénégal a également eu recours à un « diaspora bond », entre septembre et octobre 2025. Le gouvernement d’Ousmane Sonko était parvenu à collecter plus de 450 milliards de F CFA pour un objectif initial de 300 milliards, illustrant le maintien du soutien d’une partie de la diaspora sénégalaise à Pastef.
« En misant sur le “patriotisme” des expatriés, le gouvernement burkinabè joue sur un registre affectif. Mais, au-delà de l’argument national, les investisseurs potentiels scruteront, entre autres, le rendement offert et les garanties associées. L’État burkinabè doit convaincre sur ces points », explique un analyste économique sahélien qui a souhaité conserver l’anonymat.
Dans ce contexte, ajoute l’expert, « le rôle assigné aux ambassades et consulats est central : outre l’explication des mécanismes techniques, ils doivent aussi rassurer sur la solidité du dispositif et la traçabilité des ressources mobilisées ».
Pourquoi c’est important. Si l’opération atteint son objectif, elle pourrait constituer un précédent majeur dans la stratégie de financement du Burkina Faso. Elle témoignerait de la capacité de l’État à mobiliser une épargne patriotique pour soutenir des projets structurants sans dépendre exclusivement des bailleurs traditionnels.
À l’inverse, une souscription timide enverrait un signal plus ambigu sur la confiance de la diaspora dans les institutions nationales et dans le pouvoir d’Ibrahim Traoré, dont la force réside en partie dans le soutien que lui apportent ses concitoyens.
À quelques semaines du lancement, l’enjeu dépasse donc la seule collecte de fonds : il s’agit aussi de tester la solidité des liens économiques et politiques entre la junte et les ressortissants burkinabè établis à l’étranger.
Jeune Afrique
En savoir plus sur Le Temps
Subscribe to get the latest posts sent to your email.


Laisser un commentaire