Décentralisation au Togo: vers un échec garanti du processus

Sur son blog politique, Monsieur Dany Ayida, expert en gouvernance, analyse la question du processus de la décentralisation dans son pays. Il estime que ce processus dans sa démarche actuelle est claudiquant.

Après avoir raté leur processus de démocratisation, les Togolais tentent de s’attaquer à un processus de décentralisation qui présente déjà dans ses grandes orientations beaucoup de manquements. Alors que depuis des années le pays a investi beaucoup, y compris des ressources de la coopération internationale dans ce processus, le dénouement à l’horizon avec les élections locales annoncées en grande pompe présage un fiasco. Le problème se situe à mon avis à trois niveaux, qu’il faut avoir le courage d’analyser froidement.

Un processus purement politique

Les dernières élections locales ont eu lieu au Togo quand j’étais au cours primaire: 1986! La lenteur et la lourdeur du processus s’expliquent aisément: la décentralisation comme corollaire de la démocratisation n’était pas envisageable dans un système politique fermé. D’Eyadèma à Faure, l’enjeu politique reste donc le même: conserver le pouvoir d’Etat et se donner tous les moyens possibles pour assurer la mainmise sur tous les domaines de la gestion publique. Ainsi donc, pendant longtemps, la décentralisation au Togo ne pouvait donner lieu à des démarches techniques suivi, mettant au centre l’ambition de développement économique local. C’est ainsi que qu’on a négligé l’aspect des capacités organisationnelles locales, celui des capacités économiques axées sur l’entrepreneuriat privé, celui aussi de la finalité de la puissance publique. La préoccupation de contrôle politique des futurs conseils municipaux l’a emporté sur les impératifs se rapportant aux dimensions techniques, financières, fiscales, etc…

Un processus peu transparent

Le gouvernement a décidé délibérément de ne pas communiquer sur les mécanismes normatifs du processus. Des textes très importants ont été élaborés qui se retrouvent entre les mains des techniciens et des politiques, sans connaitre la démarche de vulgarisation, indispensable à tout processus innovant.  Ces préoccupations ne sont pas que miennes. En discutant récemment avec un responsable de la société civile pourtant bien introduit dans le processus, il n’a pas manqué de questionner la démarche en cours:

  • Quels sont les réels enjeux politique, économique,  social, culturel de la décentralisation pour le Togo émergent visionné à l’horizon 2030?
  • Comment ces enjeux sont ils agencés avec les autres agendas ODD 2030, AFRIQUE 2063, CEDEAO 2020?
  • Quels rôles assigne-t-on aux différents acteurs?

Voilà des sujets qui méritent bien des réponses bien élaborées, avant des élections municipales.

Vers des entités territoriales ingérables

Le Togo est un petit territoire: 57000 kilomètres carré environ. En raison du système politique en place depuis prêt de 50 ans, l’aménagement de ce territoire n’a pu se faire selon les standards techniques et stratégiques en la matière. La gestion des entités s’est retrouvée pendant longtemps entre les mains des préfets, commis de l’Etat central, animés par la seule volonté de plaire à leur mandant d’une part, et celles des chefs coutumiers, sans aucune qualification, mais dont l’autorité pour la plupart manque de base populaire d’autre part.

Le pouvoir a préféré, dans le cadre de la création des communes, négocier avec les pouvoirs coutumiers, dont certains étaient réticents à se laisser dépouiller des prérogatives exorbitantes qu’ils ont indûment acquis au fil des années. Dans les quartiers et les villages, des comités de développement ont été mis en place, dont les membres ont été cooptés. La plupart de ces personnes ne représentant qu’elles-mêmes et étant plus enclines à militer dans le parti qu’à aller à l’écoute des populations, l’expérimentation de la gestion locale n’a pas connu de réels résultats. A défaut d’assemblées locales élues, ce sont des délégations spéciales que l’Etat a essaimées partout dans le pays, à la tête de collectivités locales sans réelles compétences transférées.

Dans ces conditions,  les nouvelles entités territoriales ne peuvent prospérer. « Autour de grandes agglomérations, on  a créé de micro-communes, dans le seul but d’assurer la fidélité au système, au cas où le régime viendrait à perdre ces grands centres urbains ». Telle est la principale reproche que l’opposition politique fait au découpage administratif. Elle n’a pas totalement tort. C’est que le gouvernement prête le flanc, en menant en catimini les réformes administratives. Ni à l’Assemblée nationale ni dans les médias, il n’y a eu de véritables débats sur la question.

L’autre difficulté, c’est la concomitance du prétendu processus de décentralisation avec la déconcentration de l’Etat central. Tout récemment, le gouvernement a créé de nouvelles préfectures, sur les mêmes bases qu’il a créé des communes.  La manœuvre consisterait à assurer le contrôle des entités décentralisées par un système puissant de tutelle, au cas où la gestion de ces collectivités viendrait à échapper à UNIR et à ses affidés.

Dans ces conditions, et comme je le disais récemment sur certains médias à Lomé, nous tendons vers une décentralisation monstrueuse, avec des entités qui risquent à terme de se retrouver dans des situations comme le cas actuel de Mango, ville boudeuse et ingérable.

Dany Ayida (16/5/16)

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